

Mohamed Abed AL-JABRI était un philosophe marocain et l’un des penseurs les plus importants de la pensée arabe contemporaine. Il a enseigné la philosophie à l’université Mohammed V de Rabat et a construit une œuvre vaste centrée sur la a « raison arabe », qui entend analyser la manière dont les sociétés arabes pensent, se représentent le politique et l’éthique. Son projet est d’abord critique : il ne cherche pas à « rénover » la pensée, mais à la mettre en crise, au sens d’une évaluation rigoureuse de ses bases historiques et de ses limitations actuelles.
Le cœur de son travail est la série Critique de la raison arabe, en quatre volumes, où il retrace l’histoire de la pensée arabe savante, de la naissance de l’islam jusqu’aux débats modernes. Il distingue notamment trois niveaux de réflexion : la formation de la raison arabe (ontologie), sa structure (épistémologie) puis la raison politique et la raison éthique arabes (axiologie). À travers cette démarche, il montre que la pensée arabe n’est pas seulement religieuse ou mystique, mais qu’elle a développé une rationalité propre, même si celle‑ci reste marquée par des héritages dogmatiques et des formes de pensée traditionnelle.
Il insiste sur la nécessité d’une « théorie critique » arabe capable de rompre avec la simple rumination des textes anciens et avec l’éclectisme. Il analyse la « culture de la perception » véhiculée par les médias, qu’il voit comme une forme de pensée superficielle qui empêche la critique profonde, et montre comment l’héritage politique (tribu, butin, dogme) a façonné une raison politique arabe ambivalente, entre fatalisme et idéologies religieuses. Pour lui, démocratie, modernité et développement ne peuvent venir que d’une réapprentissage de la raison, c’est‑à‑dire d’une éducation et d’une culture qui valorisent la critique, le débat et la responsabilité collective.
Il se situe clairement dans un courant de pensée moderne et progressiste, opposé à la diffusion d’un irrationnalisme religieux. Il défend une lecture rationalisante de la tradition arabo‑islamique qui ne la rejette pas, mais l’interroge sans concession, en la confrontant à la modernité et aux sciences humaines. Sa philosophie est donc à la fois historique, épistémologique et politique : elle cherche à comprendre pourquoi la pensée arabe tarde à se moderniser et à proposer les outils intellectuels pour une pensée arabe libre, critique et responsable.