

Lucien GOLDMANN était un philosophe et sociologue français d’origine roumaine, fortement marqué par Marx et par le jeune Georg Lukács. Il a enseigné à l’École pratique des hautes études et fut l’une des figures importantes du marxisme humaniste en France. Sa pensée cherche à comprendre les œuvres littéraires et philosophiques non comme de simples productions individuelles, mais comme l’expression organisée d’une expérience sociale et historique.
Son concept central est celui de « vision du monde ». Une vision du monde désigne l’ensemble cohérent d’idées, de sentiments et d’aspirations qu’un groupe social développe à partir de sa situation historique. L’écrivain ou le philosophe ne parle donc jamais entièrement en son nom propre : il donne une forme particulièrement élaborée à des préoccupations collectives. L’œuvre devient ainsi le lieu où une conscience sociale atteint un degré de cohérence qu’elle ne possédait pas nécessairement dans la vie quotidienne.
Pour étudier cette relation entre œuvre et société, il élabore le structuralisme génétique. Le terme « structuralisme » signifie qu’il faut analyser la cohérence interne d’une œuvre : ses personnages, ses thèmes, ses oppositions et sa forme. Le terme « génétique » rappelle qu’il faut aussi rechercher comment cette structure s’est constituée historiquement, en la mettant en rapport avec les groupes sociaux et les conflits de leur époque. Il refuse donc à la fois de réduire l’œuvre à un simple reflet mécanique de l’économie et de l’isoler complètement de la société.
Dans Le Dieu caché, son ouvrage majeur publié en 1956, il rapproche les Pensées de Pascal et le théâtre de Racine. Selon lui, ces œuvres expriment une même vision tragique du monde, liée à la situation historique du jansénisme : l’homme aspire à une vérité et à une transcendance, mais il se heurte à l’absence apparente de Dieu et à l’impossibilité de résoudre pleinement ses contradictions. Il montre ainsi que l’analyse philosophique, religieuse et littéraire peut être réunie dans une interprétation sociologique et historique.
Dans Pour une sociologie du roman, il applique ensuite sa méthode au roman moderne. Il établit une homologie entre la forme romanesque, centrée sur la recherche individuelle de valeurs authentiques, et la société individualiste de l’économie marchande, où les relations humaines tendent à être médiatisées par les échanges et les objets. Sa philosophie est donc une théorie des rapports entre conscience, histoire et création culturelle : les œuvres ne sont ni de purs produits individuels ni de simples miroirs sociaux, mais des constructions qui donnent une expression cohérente aux tensions vécues par des groupes humains.