

Gargi VACHAKNAVI était une philosophe et débatteuse de l’Inde védique. Nous ne possédons pas de biographie indépendante ni d’œuvre écrite qui lui soit attribuée avec certitude : ce que nous savons d’elle provient principalement de la Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad. Elle y apparaît comme une brahmavādinī, c’est-à-dire une femme capable de parler savamment du Brahman, la réalité absolue. Sa présence est particulièrement remarquable parce qu’elle prend part, publiquement et à égalité avec les sages, à un débat philosophique organisé à la cour du roi Janaka.
Dans ce débat, elle interroge le sage Yājñavalkya sur le fondement de l’univers. Elle lui demande sur quoi sont « tissées » les eaux, puis l’air, l’espace, le soleil, la lune et les différents mondes. Cette image du tissu et de la trame exprime une question métaphysique fondamentale : qu’est-ce qui soutient toute chose et rend possible l’ordre du réel ? Elle ne se contente donc pas de demander quelle est l’origine d’un phénomène particulier ; elle cherche le principe ultime qui explique l’existence dans son ensemble.
La portée philosophique de son questionnement apparaît surtout lorsqu’elle demande sur quoi repose l’espace lui-même. La réponse de Yājñavalkya conduit à l’akṣara, « l’Impérissable », principe qui ne possède pas les qualités ordinaires des objets : il n’est ni grand ni petit, ni court ni long, et ne peut être saisi par les sens comme une chose déterminée. Dans la logique des Upanishad, cet Impérissable renvoie au Brahman, réalité ultime dont dépendent les êtres et les mondes. Sa philosophie peut ainsi être comprise comme une démarche de remontée critique : elle interroge successivement chaque fondement jusqu’à atteindre ce qui ne dépend plus d’aucun autre fondement. Elle représente également une conception exigeante de la philosophie comme dialogue et comme mise à l’épreuve du savoir. Ses questions montrent que connaître ne consiste pas seulement à accumuler des réponses, mais à examiner sans relâche les présupposés de toute réponse. Le texte rapporte même que Yājñavalkya l’avertit de ne pas poursuivre indéfiniment son interrogation, ce qui souligne la puissance presque déstabilisatrice de sa méthode. Il faut toutefois rester prudent : les formulations doctrinales conservées sont celles de l’Upaniṣad, et non nécessairement des textes rédigés directement par elle. Son importance tient néanmoins à ce qu’elle incarne l’une des premières figures féminines connues de la philosophie indienne, associant liberté de questionnement, réflexion cosmologique et recherche de l’absolu.