

Alexeï LOSSEV était un philosophe, philologue et historien de la philosophie antique russe, l'une des figures les plus monumentales et les plus tragiques de la pensée russe du XXe siècle. Il fut le dernier grand représentant de la philosophie religieuse de l'Âge d'argent russe, ce courant brillant qui unissait néoplatonisme, symbolisme et orthodoxie. Formé à la phénoménologie de Husserl et à la dialectique néoplatonicienne, il développa une synthèse philosophique originale cherchant à articuler le mythe, le symbole, la dialectique et la pensée orthodoxe. Son existence fut durablement marquée par l'arrestation et la déportation au Goulag en 1930-1933, consécutives à la publication de La Dialectique du mythe (1930), ouvrage audacieux qui osait critiquer implicitement le marxisme et défendre la valeur cognitive du mythe religieux.
Libéré mais contraint au silence philosophique, il se consacra pendant des décennies à une œuvre colossale d'histoire de la philosophie et de l'esthétique antiques : son Histoire de l'esthétique antique en huit volumes (1963-1994), achevée alors qu'il était quasi aveugle, constitue l'une des entreprises érudites les plus extraordinaires de la philosophie du XXe siècle. Sa réflexion sur le nom — développée dans La Philosophie du nom (1927) — croise la philosophie du langage, la théologie orthodoxe et la phénoménologie pour proposer une ontologie où le nom n'est pas une convention arbitraire mais une participation à l'être même de la chose nommée, rejoignant ainsi la tradition hésychaste des « adorateurs du nom ».
Ayant survécu à Staline, à la Seconde Guerre mondiale et à l'isolement intellectuel, il incarna jusqu'à sa mort en 1988 la continuité d'une tradition philosophique russe menacée d'extinction. Il forma de nombreux disciples et contribua à la transmission d'une culture philosophique que le régime soviétique cherchait à effacer. Sa pensée, qui unit rigueur dialectique et profondeur mystique, reste l'une des plus originales et des moins connues à l'extérieur de la Russie.